TéléchargerPremière épître de Jean, 5 / 1-6 Actes des Apôtres, 4 / 32-35 ; Psaume 118 / 1.4.16-17.22-25 « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle », chantait le psalmiste (Ps. 118 / 22). Ce verset a été repris dans la première épître de Pierre, comme vous le savez (1 Pi. 2 / 7), à la suite de Jésus lui-même (Marc 12 / 10 et //). Mais nous, qu’avons-nous construit dessus ? Ce pourrait être la question qui réunit les deux premières lectures de ce dimanche avec le psaume. Ainsi, les Actes des Apôtres nous montrent une belle construction : une Église qui « avait un seul cœur et une seule âme », une Église forte et qui témoigne, et surtout qui pratique la mise en commun et la redistribution des biens… Les chrétiens y sont donc confessants, comme nous le montre l’épître de Jean, et mettant en pratique les commandements de Dieu. Une foi victorieuse du monde, pour le dire comme cet apôtre. Que demander de plus, que rêver de mieux ? Évidemment, notre Église réelle, concrète, ne ressemble pas à ça, qu’il me soit permis de vous le faire remarquer… D’abord, elle est divisée, et non seulement entre plusieurs confessions, mais même à l’intérieur de chacune d’entre elles, et même à l’intérieur de chaque Église particulière. Ce n’est un secret pour personne. Sa puissance et son témoignage en sont singulièrement amoindris. Quant à la mise en commun et la redistribution, nous en sommes plus à pleurer misère pour boucler nos budgets internes, les uns comme les autres. Ce qui, certes, ne nous empêche pas d’aider en petite part ceux qui sont dans le besoin, là où la société ne le fait pas ou plus. Mais on reste très loin de l’image donnée par le livre des Actes. Quant à vous et à moi, là, au milieu, est-ce que nous avons vraiment l’impression d’avoir « vaincu le monde » ? Je veux dire : d’être libre de toutes les sortes d’aliénation ou d’addiction, libres de toutes les nécessités psychologiques, économiques, sociales, culturelles, qui prétendent nous déterminer ou nous obliger ? Bien sûr, il y a des gens plus libres que d’autres. Si nous avions poursuivi la lecture des Actes des Apôtres, nous aurions vu tout d’abord un bel exemple de ce que nous avons entendu : Barnabé a ainsi vendu son champ pour l’Église (Ac. 4 / 36-37). Mais nous aurions aussi vu un terrible contre-exemple, celui d’Ananie et Saphire (Ac. 5 / 1-11). Il y a donc aussi des gens moins libres ! Et si l’un est vainqueur dans tel domaine de son existence, il ne le sera pas forcément dans tel autre. Et de même pour chacun, de manière différente des autres. Vainqueurs parfois, dans certains domaines, et perpétuels vaincus dans d’autres. Où est la « pierre d’angle » à partir de laquelle la maison se bâtit ? La foi et la vie chrétiennes sont-elles donc seulement une question de volonté, de propre puissance, de capacité à se dominer soi-même, à repousser le diable et ses attaques ? Hélas ou heureusement, non. Hélas, car ce serait bien, s’il suffisait de vouloir. « Si tous les gars du monde… », etc. Nous serions en paix et heureux depuis longtemps. En fait, nous serions toujours au Jardin des origines… Hélas, mais aussi heureusement, car s’il suffisait que je veuille, alors mon orgueil d’y être arrivé grandirait en même temps et en même proportion que mes réussites, les réduisant à rien. Je serai alors tel le « jeune homme riche », ayant tout fait et pourtant d’autant plus certain qu’il me manquerait le principal. « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la principale, celle de l’angle. » Car lorsque je construis la maison, lorsque je construis ma vie, lorsque je suis l’auteur de ma foi, alors moi bâtisseur, je me passe toujours de Celui qui est « la pierre d’angle », le Christ. Lorsque JE construis, je construis sans lui. Je reste un « vieil homme » autocentré et voué à la mort. C’est ce que Saint Jean veut empêcher pour ses lecteurs. Toute sa lettre, et notamment les quelques versets que nous venons d’entendre, essaye de nous faire réaliser que la foi au Christ et la nouvelle naissance vont de pair. Comme chrétiens, nous sommes des fils et des filles du Père de Jésus. Nous sommes nés. Nous sommes précédés d’une parole qui nous a fait naître à une vie dont nous n’étions pas capables, dont nous ne sommes toujours pas capables – car on ne s’enfante pas tout seul ! Cette parole, c’est Jésus-Christ lui-même. Il est la cause et le moyen de notre nouvelle naissance. Il est la cause et le moyen par lesquels Dieu nous engendre à une nouvelle vie, celle justement que prophétisaient les Actes des Apôtres dans une vision qui ne ressemble pas à ce que nous avons sous les yeux. Parce que ce que nous avons sous les yeux, c’est notre œuvre. Tandis que ce que Dieu nous commande, c’est l’œuvre du Christ. Par son Esprit, il est à la fois la « pierre d’angle » et l’architecte. L’épître aux Hébreux dira qu’il est à la fois le sacrificateur et la victime. Et s’il est l’architecte, ça ne peut pas être nous en même temps. C’est moi qui construis le temple qu’est ma vie, ou bien c’est lui. Si c’est moi, le temple en question risque d’avoir forme originale rendant impossible son office, ou bien de n’être jamais terminé… Si c’est lui, alors c’est fait, le temple est construit, il ne me reste qu’à l’utiliser, qu’à en profiter, qu’à y rendre culte. Frères et sœurs, je ne sais pas si vous réalisez à quel point les conséquences en sont concrètes, pratiques. Si c’est moi qui construis, il me faut calculer, économiser, peut-être vendre un champ, mais en garder une partie, etc. Si c’est moi qui construis, c’est le monde et ses valeurs qui me guident. Je leur appartiens toujours. Mon temple ne sera jamais un temple chrétien… Mais si c’est Christ qui construit mon temple, alors c’est le sien. Tout ce qui est mien est sien, et réciproquement. Mon champ, mes sous, mes projets, plus rien n’est à moi – pour en faire quoi, puisque c’est lui qui construit ?! Qu’est-ce qui m’empêche alors de donner ? Nés de nouveau, les chrétiens n’ont pas de besoins. Ils n’ont pas non plus de devoirs : c’est pour ça que l’apôtre Jean dit que les « commandements [de Dieu] ne sont pas un fardeau », alors qu’assurément ils le sont sans ça. La preuve ? Vous et moi ne les mettons pas en pratique ! Mais Dieu, lui, il peut les mettre en pratique dans nos vies ! C’est Christ qui porte le joug, lorsqu’il nous dit : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. Prenez mon joug sur vous et recevez mes instructions, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez du repos pour vos âmes. Car mon joug est facile et mon fardeau léger. » (Matt. 11 / 28-30) Oui, d’autant plus léger qu’il porte seul le poids du joug, le poids de la croix. Qu’est donc la foi, sinon une « adhérence », comme Chouraqui le traduisait ? Adhérer, être « collé » à ce sauveur qui a pris ma place et qui me donne la sienne. En fait, le fardeau qu’il porte, c’est moi, avec ma vie, mes lourdeurs, mes péchés, mes infidélités, mes incapacités, mes prisons. Il les porte, et je n’ai plus à les porter. Plus de besoins, plus de devoirs, mais quelle liberté ! C’est à cette liberté que nous sommes conviés par Saint Jean dans son épître, et par le Christ à travers lui. Liberté de celui ou celle qui se reconnaît comme fils ou fille, qui se sait aimé et protégé, quand bien même il n’a été qu’un fils gaspilleur, qu’une fille perdue, comme dans la fameuse parabole… Liberté de recevoir son habit, sa dignité, sa richesse, plutôt que d’avoir à les gagner, à les arracher… à qui ? Liberté d’être aimé pour soi et non plus pour ce qu’on fabrique, pour ce qu’on paraît, pour la place qu’on occupe… Liberté de celui ou celle qui est vainqueur du monde, parce qu’il ne vit plus des valeurs du monde, mais de l’amour paternel de Dieu en Jésus-Christ. Liberté aussi d’avoir trouvé des frères et des sœurs, autres enfants du même Père. Celui « qui aime le Père aime aussi celui qui est né de lui » : il s’aime lui-même, il aime ses frères et sœurs. Le double commandement d’amour prend alors une autre couleur, quand on sait qu’on est d’abord et avant tout aimé de Dieu, et les autres aussi ! Frères et sœurs, sommes-nous prêts, êtes-vous prêts, à être « vainqueurs du monde » ? Êtes-vous prêts à vous laisser porter par le fleuve d’eau vivifiante dans lequel vous avez été baptisés, ce fleuve qui coule de la croix de Jésus et jusqu’à la fin du monde ? Si vous vous laissez porter par lui, n’essayez pas de vous retenir aux branches tentatrices ou agressives qui viennent du rivage : ce n’est plus votre rivage, et cela vous noierait ! Ne regardez plus non plus la description de l’Église dans les Actes comme un objectif à atteindre ou un commandement à accomplir, mais prenez-le comme un cadeau, oui, un cadeau, quelque chose de déjà là qui vous est offert, à vous. Si vous cherchez à le FAIRE, vous y succomberez. Alors, cherchez à le recevoir ! Ne pensez pas que vos biens doivent devenir ceux des autres, vous en seriez inutilement attristés. Au contraire, pensez que les biens de tous sont vôtres, profitez-en. Profitez de vos frères et sœurs comme… eh bien… comme frères et sœurs ! Alors, vous verrez que vous aussi, vous en faites partie. Cette fraternité n’est pas une réalité extérieure à laquelle il vous faut vous contraindre d’entrer, mais au contraire une réalité dans laquelle vous êtes déjà nés, une famille qui est vôtre et où vous trouvez votre nourriture et votre abri. Nourrissez-vous là, abritez-vous là. Enrichissez-vous des autres, et les autres s’enrichiront aussi de vous, bien plus sûrement que si c’était de votre part une démarche volontaire et altruiste, orgueilleuse et difficile. La fraternité a ceci d’extraordinaire qu’elle ne se fabrique ni ne se décrète. Elle n’est qu’une conséquence de la filialité, elle est toujours déjà là, avant moi. Elle se reçoit. Elle me porte. Elle m’est donnée, sans cesse à nouveau. Non pas parce que je suis bon, mais parce que « Jésus est le Fils de Dieu » Cette seule vérité est à tenir absolument. Ma vie et mon salut résident en elle, mon adoption par Dieu, mes frères et sœurs, ma vie éter¬nelle : tout ceci est vrai, pleinement et uniquement en Christ. Mais en lui, avec lui, comme lui, je suis prêtre et roi, libre seigneur de ma vie et du monde, librement serviteur de tous et de chacun, y compris à mon corps défendant lorsque j’y résiste ! Car c’est l’Esprit qui, en moi, opère cette seigneurie comme ce service. Car c’est en servant que je suis seigneur, à l’image du Christ. Le monde divise l’humanité entre maîtres et esclaves. « Il n’en est pas de même parmi vous », dit Jésus (Marc 10 / 43). Nul besoin alors d’en imposer à quiconque, nul besoin de paraître ; nulle place à briguer, sinon la croix. Mais quelqu’un y a déjà été cloué à notre place, et il a vaincu la mort, pour nous. Chers amis, c’est de cette victoire-ci que nous sommes victorieux sur le monde. Parce que Christ est ressuscité. Il est vraiment ressuscité. Amen. Saumur (église St-Nicolas) - David Mitrani - 15 avril 2012
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