TéléchargerEsaïe 53 2,12 Luc XXIV 35 48 Actes III 11, 19 I Jean II 1,5 Dans toutes les apparitions de Jésus ressuscité, c’est Jésus qui prend l’initiative de se montrer. Que ce soit à Marie de Magdala dans Matthieu, Marc et Jean, que ce soit aux onze disciples dans les quatre évangiles, que ce soit à Saül de Tarse sur le chemin de Damas, Jésus prend les témoins de sa résurrection par surprise. Les disciples, dépités après le Golgotha, n’attendent plus rien, ils croient que tout est fini, et ils n’invoquent pas Jésus, ils ne le prient pas car ils n’ont pas encore reconnu qu’il est fils de Dieu. Qui plus est, ils ont peur, et certains fuient Jérusalem de crainte de subir le sort de leur maître. C’est dans cette ambiance sinistre d’abandon et de désillusion que Jésus apparait aux deux disciples sur le chemin d’Emmaüs. Les versets qui précèdent le texte du jour racontent cette apparition de Jésus à deux fuyards qui s’éloignent de Jérusalem. Après avoir reconnu Jésus ils retournent joyeusement à Jérusalem, où se terrent les autres disciples et tandis qu’ils témoignent devant eux, Jésus réapparait physiquement devant eux. Le premier mouvement est la stupéfaction, l’incrédulité, avant de reconnaître le Christ ressuscité. Cela souligne bien que ces apparitions ne sont pas le fruit d’une déduction intellectuelle, d’une hallucination collective, ou de phénomène d’autosuggestion. Il faut insister sur l’apparition physique de Jésus, car il ne s’agit pas d’une vision, d’une apparition spirituelle. Comme dans Jean XX, où Jésus est physiquement présent et montre ses plaies, en demandant à Thomas de les toucher, dans Luc Jésus mange du poisson pour montrer qu’il est pleinement ressuscité dans son corps comme dans son âme. Cela est important pour Luc, qui est Grec et qui écrit pour des Grecs, lesquels ne connaissent pas le premier testament et ne connaissent pas le texte d’Isaïe sur le serviteur souffrant, ni les psaumes qui évoquent la vie éternelle, notamment le psaume XVI : « car tu ne livreras pas mon âme au séjour des morts, tu ne permettras pas que ton bien aimé voie la corruption. Tu me feras connaître le sentier de la vie ». Les grecs à qui s’adresse Luc ne sont pas familiarisés avec les textes messianiques de la bible hébraïque. Qui plus est ils n’ont pas la mentalité sémitique des Juifs déjà familiarisés avec l’idée de résurrection, et distinguent l’âme immortelle et le corps charnel provisoire. Pour Paul, qui est Juif, Jésus ressuscite dans un « corps spirituel », mais chez Luc la résurrection est totale, corps et âme, car les Grecs ne comprendraient pas une résurrection purement spirituelle. C’est pourquoi Luc souligne ce poisson mangé : un fantôme ou un zombie ne mange pas ! Ce petit texte, les versets 35 à 48, est un merveilleux condensé de l’évangile de Luc ; on y trouve la paix, le repas partagé, la joie, la référence au premier testament dans l’accomplissement des prophéties messianiques, le saint Esprit, et enfin l’envoi en mission. Commençons par la paix. C’est la première parole du ressuscité devant ses disciples terrifiés : « La paix soit avec vous ». Après les souffrances du procès et du supplice, après les doutes des disciples, voici enfin l’apaisement, le calme, la sereine certitude que tout est accompli, que tout va bien, que chacun a joué son rôle, et que toute chose s’est déroulée comme prévu. Pour les disciples torturés par le doute, vient à présent la merveilleuse révélation que Jésus est vraiment le fils de Dieu. Ils vont enfin trouver la paix intérieure, maintenant qu’ils comprennent tout ce qui a été dit et fait ces trois dernières années alors qu’ils suivaient ce maître si attachant mais si déroutant. Luc commence son évangile par la paix et la joie de Noël, il le centre par la joie de l’entrée triomphante à Jérusalem, il le termine par la paix et la joie de la résurrection. La boucle est bouclée ; l’incroyable plan de Dieu est accompli, et une ère nouvelle peut commencer pour les disciples comme pour nous. Après la paix, le mot-clef suivant est la joie. Joie de ceux qui retrouvent ce qu’ils avaient perdu, joie des désespérés qui se croyaient abandonnés et qui reprennent confiance, joie annoncée dans la parabole de la drachme perdue, de la brebis égarée, du fils prodigue. Joie de retrouver le Christ qui leur avait annoncé son départ mais que les disciples ne pouvaient comprendre quand Jésus leur annonçait qu’après sa mort ils seraient seuls, (sans être vraiment seuls puisque Jésus leur donnerait le Saint Esprit). Ensuite vient l’accomplissement de la Loi de Moïse, des prophètes et des psaumes. Le messie annoncé par les prophètes, le fils de David, sauveur d’Israël et du monde est devant eux. La résurrection de Jésus est la révélation définitive, pour les disciples désorientés et chancelants, que Jésus est bien le fils de Dieu comme il le prétendait. Le premier testament est une accumulation de textes sur la lutte des hommes contre Dieu, et de punitions sévères de Dieu contre les hommes. Depuis Adam et Eve qui désobéissent au jardin d’Eden, Caïn qui tue Abel, la tour de Babel, la supercherie de Jacob sur son frère Ésaü, sa lutte contre l’Ange, Joseph vendu par ses frères, le veau d’or pendant l’exode, et tous les dévoiement du peuple élu sans cesse attiré par les idoles étrangères, le premier testament est une suite de désobéissance d’un peuple à la nuque raide, d’où une accumulation de punitions violentes allant du déluge à la déportation en Assyrie ou en Babylonie, d’hécatombes comme à Sodome et Gomorrhe, de lèpres ou d’interdictions, comme celle qui fut faite à Moïse d’entrer en terre promise, ou à David de construire le temple. L’Ecriture est accomplie en Jésus Christ ; Dieu prend nos souffrances, nos désobéissances, nos péchés à son compte. C’est son fils Jésus qui a porté notre fardeau et nos souffrances au royaume des morts et il nous offre de ressusciter avec lui si nous croyons en Lui. Exit le Dieu vengeur, la violence de la première alliance, le cycle ininterrompu de transgression et de punition, place au Dieu d’amour, celui qui protège Noë de la noyade et Isaac du sacrifice. Le Dieu qui bénit Abraham, qui épargne Loth, qui ouvre la mer des roseaux, c’est ce Dieu là qui se révèle en Jésus Christ. On efface tout et on recommence, avec au départ une amnistie générale et un amour inconditionnel, qui était déjà présent dans le premier testament mais souvent occulté par la colère d’un Dieu jaloux et vengeur. C’est cela l’accomplissement des écritures, le passage de l’ancienne alliance à la nouvelle alliance : Dieu ayant donné son fils pour nos péchés, nous ne serons plus punis, mais pardonnés par grâce, et il n’y aura dorénavant plus de conflit entre Dieu et les hommes, juste une relation d’amour. Vient ensuite le Saint Esprit qui ouvre les yeux et le cœur des disciples, et les revitalise. Les disciples, autrefois fragiles et hésitants, enclins au reniement, prompts à la dérobade vont devenir apôtres. Leur résurrection commence alors qu’ils reçoivent le Saint Esprit, qui est la manifestation terrestre de la puissance de Dieu. Non seulement ils ne vont plus se terrer, mais au contraire ils vont témoigner, braver les Juifs et les Romains, affronter le martyre avec la calme assurance qu’ils sont sur les pas du Christ, qu’ils ressusciteront avec lui et qu’ils le rejoindront au Royaume de Dieu. Le Saint Esprit dont Jésus leur avait parlé à une époque où ils pouvaient difficilement comprendre leur ouvre les yeux, transforme leur hésitation en vocation, leur désillusion en certitude, leur désespoir en courage. Le dernier mot-clé de notre texte est « témoin ». Luc au chapitre XVI de son évangile, dans la parabole du serviteur infidèle, souligne que la bonne nouvelle, une fois reçue, ne doit pas être gardée pour soi mais partagée. Jésus renouvelle cette mission d’évangélisation, d’abord chez les Juifs de Jérusalem puis dans les nations. Leur responsabilité est de témoigner et de répandre la bonne nouvelle. L’évangile de Luc se termine donc par l’envoi en mission des onze apôtres, mission qui se perpétue à travers les générations. « Will the circle be unbroken » est un Negro spiritual qui témoigne de l’angoisse d’une famille le jour de l’enterrement de la matriarche ; les enfants craignent que la transmission de la foi ne soit interrompue par cette disparition, et que la famille ne perde ses valeurs chrétiennes. Nous aussi dans cette assemblée nous sommes terrassés par cette responsabilité de transmettre l’Evangile à des générations de moins en moins disponibles, et par notre incapacité à témoigner. Dans la prédication de juin je vous dirai à l’occasion de la parabole du grain de sénevé que nous n’y pouvons rien, que la graine appartient à Dieu et que c’est Dieu et lui seul qui peut la faire germer ou non. Nous ne sommes que des lanceurs de graine, maladroits et inopérants. Néanmoins Luc nous demande de prendre la graine, c'est-à-dire de recevoir la bonne nouvelle, puis de la lancer. Quand Jésus marche avec les deux disciples sur la route d’Emmaüs, ceux-ci ne le reconnaissent pas. Au sépulcre Marie de Magdala croit parler à un jardinier, et les onze ne reconnaissent Jésus qu’à la fraction du pain, ou qu’après qu’il leur eût montré ses plaies. Jésus vient à notre rencontre mais nous ne l’attendons pas, nous ne le voyons pas. Nous sommes si pris par le tourbillon de la vie que nous ne le reconnaissons pas. Le premier enseignement de ce texte est de rester vigilant, de rester à l’écoute de Christ, qui s’invite sur nos chemins mais que nous ne faisons que croiser. Ne faisons pas comme les disciples agités mais gardons en nous un peu de temps et d’espace pour le rencontrer. Le deuxième enseignement que Luc nous prodigue, une fois le Christ accueilli en nous, est de faire taire en nous nos angoisses et nos doutes, et de trouver la Paix du Christ. Paul déclinera cette confession qui donne au croyant la calme assurance qu’il est sauvé en Christ, et qu’il ressuscitera avec Lui dans ses épitres. Si je crois que Jésus fils de Dieu est ressuscité d’entre les morts, alors je crois que moi aussi, qui étais mort dans le péché, je peux ressusciter avec Lui et gagner la vie éternelle. Et, a contrario, si je ne crois pas que Dieu a ressuscité son fils Jésus-Christ alors ma prédication est vaine, ma foi est vaine, et je porte un faux témoignage. C’est dans la première épitre aux Corinthiens que, fort de sa propre expérience sur le chemin de Damas, où il a reçu en plein estomac l’éblouissement du Saint Esprit, Paul témoigne que le pécheur qu’il était est mort dans sa chute de cheval et qu’il est dorénavant sur la voie de la résurrection en Christ. Dans I Cor. XV nous lisons les versets 20 à 22 : « Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui sont morts. En effet, puisque la mort est venue par un homme, c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts : comme tous meurent en Adam, en Christ tous recevront la vie. » Cette calme assurance peut faire des pauvres disciples que nous sommes des apôtres sereins et communicatifs. Regardez les disciples dans le livre des actes : au boiteux qui l’interpelle à l’entrée du temple Pierre dit calmement : « Je n’ai ni or ni argent mais ce que j’ai je te le donne : au nom de Jésus- Christ de Nazareth, lève toi et marche. » Nous sommes loin de l’agitation des disciples débutants qui se disputent pour savoir qui sera le premier, de leurs hésitations quand Jésus leur demande « et vous qui dites-vous que je suis ? », de leur reniement quand on leur demande s’ils n’étaient pas avec le prisonnier, de leur lâcheté quand ils fuient Jérusalem après la mort de Jésus. Recevons cette paix qui transforme les disciples en apôtres, et comme eux soyons réceptifs au Souffle Saint sans lequel nous ne sommes que de pauvres disciples. Amen.
(C) 2012 V2
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